Fred Pellerin : « Mon objectif premier, c’est de raconter une histoire »

Le plus célèbre des conteurs québécois est en tournée à travers la France du 4 au 13 avril avec son nouveau spectacle « Un village en trois dés ». En octobre-novembre 2017, il l’avait rodé pendant un mois au Théâtre de l’Atelier, avant même de le présenter à Montréal. Nous l’avions rencontré lors de son passage à Paris.

LES PRODUCTIONS MICHELINE SARRAZIN INC.

Comment vous définiriez-vous ? Plutôt comme un conteur ou comme un humoriste ?

Je me définis plutôt comme un « conteux », et non comme un « conteur », parce que, chez nous, dans ce « -x » final, il y a une dimension artisanale. Au Québec, quand tu n’as pas la prétention d’être accordéoniste mais que tu joues de l’accordéon, tu es un « accordéoneux ». Ou bien tu es un « violoneux » plutôt qu’un « violoniste ». Mais je me suis quand même souvent posé la question, vu que je fais beaucoup rire aussi dans mes spectacles, est-ce de l’humour ou pas ? Je l’ai également posée à des gens autour de moi. Je me rappelle, entre autres, la réponse du conteur Jihad Darwiche, qui m’a dit : <em>« Tu n’as pas besoin de te mettre une étiquette toi-même »</em>, lui, il parlait de « conte », et puis il estimait qu’après, les gens en faisaient ce qu’ils en voulaient. Pour ma part, je considère que je conte, parce que mon souci premier, c’est avant tout de raconter une histoire. Certes, je fais rire, mais je ne fais pas que ça, j’essaie de dire quelque chose, de mettre toujours une dimension poétique dans ce que je fais, de susciter d’autres émotions que celles qui se trouvent dans le coin du rire. Dans le spectacle que je présente actuellement, il y a la place pour des larmes. Pour moi, l’humour, le rire, et toutes les autres émotions aussi, ce ne sont que des outils, mais l’objectif final reste de faire voyager le public avec mes histoires.

Pourquoi avez-vous consacré un sixième spectacle à votre village de Saint-Elie-de-Caxton ?

Pour moi, ce village, ce n’est pas juste un truc comme ça… Avant toute chose, il y a un véritable engagement citoyen, une participation active à une vie collective, entre voisins, à travers l’invention de projets culturels, d’événements pour animer cette communauté. Les histoires que je conte, c’est l’expression de cette citoyenneté de Saint-Elie-de-Caxton. Le vrai laboratoire de ma vie, il est là. Si demain, j’arrête de conter, je continuerai de faire ce que je fais dans mon village. Tout cela s’inscrit dans une démarche qui est celle de l’implication dans le réel. Au départ, la réalité quotidienne de la vie au village a beaucoup influencé la création des mes spectacles, puis aujourd’hui, ces contes-là influencent à leur tour beaucoup le réel, il y a des retombées qui sont directement liées au succès de ces histoires auprès du public, en termes économiques avec des créations d’emplois, des améliorations de la qualité de vie, mais aussi en termes de fierté, de sentiment d’appartenance à une communauté. Si j’arrive encore à créer de nouveaux personnages pour mes spectacles, c’est en restant toujours à l’écoute des habitants de Saint-Elie-de-Caxton, de ce qui se passe, tout le temps, tous les jours. Parce que j’habite encore le cœur du village, chaque jour, je vais au bureau de poste, je vais à l’épicerie, je vais mettre de l’essence dans l’auto, puis… je baigne beaucoup là-dedans. Et puis après, aussi des fois, des nouveaux personnages, ça peut être aussi l’amalgame entre différents personnages, mais qui ont des traits qui se rejoignent, j’en crée un à partir de trois, il y a des choses comme ça. Mais c’est étonnant à quel point tous ces personnages-là sont réels. Demain, vous débarquez à Saint-Elie, vous questionnez n’importe qui sur n’importe lequel des personnages, il va vous dire où il/elle habite ou habitait.

Dans le même ordre d’idées, j’ai réalisé une série documentaire intitulée Saint-Elie-de-Légendes, qui en est déjà à sa deuxième saison, diffusée par Radio Canada. Le point de départ de cette série, c’est une question que l’on me posait souvent en interview : « Qu’est-ce que tu vas raconter quand tu auras raconté toutes les histoires du village ? » Moi je dis qu’il y a plus d’histoires qui se créent chaque jour, ou chaque semaine, que je ne peux en dire chaque soir sur scène. Et dans les épisodes de cette série, ce que l’on tente de montrer, ce sont les personnes d’aujourd’hui, bien vivantes, qui seraient potentiellement très « légendables », dans cinquante ans. Moi, je raconte les histoires des gens qui ont vécu il y a cinquante ou cent ans, et bien, dans cinquante ou cent ans, le prochain conteur pourra choisir parmi ces personnes pour raconter leurs histoires. Dans chaque épisode, on suit un(e) habitant(e) de Saint-Elie-de-Caxton dans sa vie quotidienne. Par exemple, Gaétan, un monsieur d’une cinquantaine d’années qui est un fou de l’histoire du village, ou encore Rocard, c’est « l’homme de la pelle », celui qui fait tous les travaux avec une pelle, creuser les fosses au cimetière, nettoyer les rues pendant et après l’hiver, etc.

Avez-vous des contacts, des échanges avec d’autres conteurs et conteuses au Québec ou ailleurs ?

L’idéal pour pouvoir rencontrer d’autres conteurs et avoir le temps de discuter avec eux, c’est d’assister à des festivals de contes car pendant la durée d’un festival, les occasions ne manquent pas d’échanger les uns avec les autres. Des festivals comme Vassivière, Chiny (en Belgique), etc. Mais je suis tellement tout le temps dans le jus que je n’ai plus l’occasion d’aller à des festivals depuis des années. Du coup, ma façon de me rapprocher des conteurs depuis trois-quatre ans, c’est d’utiliser ma deuxième maison à Saint-Elie-de-Caxton pour la prêter à des artistes comme lieu de résidence et de création, pour écrire de nouveaux textes, répéter de la danse, faire une préproduction d’album, etc. Avec le Regroupement du conte au Québec (RCQ), on a mis en place une résidence d’un mois chaque année en avril. Elle fait l’objet d’un appel à candidatures spécifique. Le conteur ou la conteuse choisi(e) s’installe dans la maison pour travailler à une nouvelle création. Du coup, il y a plein d’autres conteurs qui m’ont appelé pour utiliser aussi ce lieu pendant quelques jours le reste de l’année, mais ils ne sont pas intéressés par cette résidence du RCQ. Donc ils ne vont pas court-circuiter le processus de sélection pour ceux et celles qui veulent en profiter pendant le mois d’avril.

Parmi les conteurs qui sont déjà passés en résidence chez moi, il y a la conteuse Mafane (sélectionnée par le RCQ), Achille Grimaud et François Lavallée pour leur dernière création Western, Marc-André Fortin. Sur le frigo, on met les noms de tous ceux et celles qui sont passés dans la maison. C’est une façon pour moi de découvrir de nouveaux conteurs. Dans le marché que je conclus autour de ce lieu, quand je la prête, les conteurs doivent régler symboliquement la location en laissant quelque chose à la communauté, donc, s’ils ont travaillé sur des contes, à la fin de leur séjour, ils peuvent aller raconter des histoires à l’école ou organiser un petit 5 à 7, un apéro pour présenter leur nouvelle création, ou aller à la résidence des vieux pour récolter trois-quatre histoires. C’est aussi ça le conte à Saint-Elie-de-Caxton, un échange avec les habitants.

Propos recueillis par Cristina Marino

Dates de la tournée de Fred Pellerin en France :

4 avril : Théâtre de Jouy-le-Moutier (Val d’Oise)
5 avril : La Renaissance à Mondeville (Calvados)
6 avril : Piano’cktail à Bouguenais (Loire-Atlantique)
7 avril : Théâtre de l’Hôtel de Ville à Saint-Barthélémy-d’Anjou (Maine-et-Loire)
9 et 10 avril : Scène Nationale à Quimper (Finistère)
11 avril : Théâtre du Blavet à Inzinzac-Lochrist (Morbihan)
12 avril : Atelier Culturel à Landerneau (Finistère)
13 avril : Festival Mythos à Rennes (Ille-et-Vilaine)

Plus d’informations sur le site officiel : www.fredpellerin.com et sur le compte Facebook : www.facebook.com/Fred-Pellerin-118379935225

Côté vidéo, un entretien avec Fred Pellerin réalisé par Patrick Simonin dans le cadre de l’émission L’Invité sur TV5 Monde (en octobre 2017) :



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