Conter Les Métamorphoses

Les Métamorphoses d’Ovide sont un véritable manifeste écologique, une apologie de la vie. Elles chantent l’équilibre du monde, selon la conteuse Clélia Tavoillot qui, dans son spectacle « Dans le jardin des dieux », raconte des métamorphoses végétales.

Nous lui avons posé quelques questions.

LGO : Pourquoi avez-vous choisi de raconter Les Métamorphoses d’Ovide ?

Clélia Tavoillot : J’ai toujours été sensible à la protection de l’environnement. Petite, habitant Alès, je passais beaucoup de temps dans les Cévennes, entre les sous-bois de châtaigniers et les rivières cristallines. J’aimais particulièrement le Mont Lozère où les forêts de hêtres et les rochers de granit m’émerveillaient. J’y voyais des formes familières. Je sentais une communion.

Étudiante, j’avais un job d’animatrice randonnées en Lozère. Sur mon parcours, il y avait un menhir en bordure de chemin. J’avais imaginé l’histoire d’un géant qui avait taillé dans la roche le portrait de sa femme morte. A force de la pleurer, les larmes du géant avaient poli la pierre qui, à présent, avait cette forme de menhir comme le constataient les enfants, un peu ébahis par ce que je leur racontais… J’étais encore étudiante en lettres mais loin de moi l’envie d’être prof, je voulais devenir conteuse. Aussi, quelques années plus tard, quand je pris mon destin en main et après quelques hésitations, je compris ce qui m’animait profondément : raconter la nature.

Grâce à une bourse de création, je pus me lancer dans un projet autour de la mythologie du végétal. Je voulais célébrer les plantes et cherchais des récits en ce sens. Marc Aubaret, alors directeur du Centre Méditerranéen de Littérature Orale (Cmlo) à Alès, me conseilla de lire Les Métamorphoses d’Ovide. Dès la première lecture, je fus fascinée. Ce poème antique raconte ce que je ressentais, les correspondances entre les éléments, le mouvement naturel du monde : tout bouge et se métamorphose. L’arbre pleure, l’homme fleurit, la nymphe se couvre d’écorce. J’avais trouvé la matière poétique à ma création. J’étais d’autant plus touchée qu’avec ses motifs poétiques, comme je l’avais modestement fait avec l’histoire du menhir, Ovide raconte le réel, explique pourquoi le monde est tel qu’il nous apparaît. Ainsi le narcisse est toujours penché vers l’eau comme Narcisse vers son reflet. L’ambre des rivières vient des larmes des Héliades (filles d’Hélios) métamorphosées en peupliers. La nymphe Clytia, éperdument amoureuse d’Hélios, devient tournesol et suit chaque jour la course du soleil.

Je suis très agréablement surprise par l’écho que trouvent ces récits auprès du public, enfants comme adultes, en salles comme en balades contées. Ces histoires réveillent quelque chose de profond, des émotions vives et anciennes. Les Métamorphoses d’Ovide sont à mes yeux un véritable manifeste écologique, une ode au végétarisme, une apologie de la vie. Elles chantent l’équilibre du monde. Les raconter, c’est pour moi y participer.

LGO : Quels récits avez-vous choisi de raconter ? 

C.T. : Les Métamorphoses contiennent plusieurs centaines de récits. Mon intention avec ce projet de création « Dans le jardin des dieux » était de chanter le végétal. Je choisis donc des métamorphoses végétales en veillant à une diversité des essences et espèces : de l’olivier au chêne, du laurier au narcisse, des bois sacrés aux jardins parfumés. De plus, la plupart des métamorphoses ont des issues tragiques. Eros et Thanatos, amour et mort, en sont les moteurs. Là encore, j’ai choisi de raconter des métamorphoses où au tragique se mêlent le poétique et l’épique. Ainsi au duel entre Athéna et Poséidon succèdent la colère de Déméter, déesse de la terre, puis la passion d’Apollon pour Daphné… En filigrane, je voulais témoigner du panthéisme des Anciens dont Les Métamorphoses sont imprégnées : les arbres, les oiseaux et même les constellations sont façonnés par les dieux.

LGO : Dans Les Métamorphoses d’Ovide, quelle est votre histoire préférée ?

C.T. : J’aime beaucoup celle de Philémon et Baucis. C’est l’une des rares où la métamorphose est heureuse. Elle raconte deux vieillards qui, pour avoir accueilli deux étrangers, deux voyageurs (en fait des dieux), voient leur vœu exaucé : celui de ne jamais avoir à subir la mort de l’autre. Finalement, tous deux se métamorphosent : lui en chêne et elle en tilleul aux branches entrelacées. Chaque fois que je la raconte, cette histoire trouve une grande résonance. Souvent, vieillesse et mort sont vues comme des calamités. Or, la métamorphose de Philémon et Baucis évoque de manière très poétique cette étape-là de la vie. Elle nous rappelle, encore une fois, que la vie est un mouvement, une évolution d’un corps à l’autre.

LGO : En quoi aimeriez-vous vous métamorphoser ?

C.T. : En oiseau. Quitte à choisir, un oiseau aux plumes d’un beau dégradé de bleu. Je chanterais dans les bois la caresse du soleil et le murmure du vent. Je raconterais des histoires d’autres lieux, d’autres temps au promeneur solitaire ou à des grappes d’enfants.


D’origine italienne, Clélia Tavoillot s’approprie un répertoire de contes et mythes du bassin méditerranéen.

Formée au CMLO et au CLiO, Clélia Tavoillot conte auprès de publics très variés pour la Cie L’oiseau lyre, seule ou avec la complicité de musicien.ne.s. Elle transmet régulièrement sa passion pour les arts du récit (ateliers, formations) dans divers cadres en France ou à l’étranger.



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